D’emblée, une fois passés les points de contrôle et qu’on émerge de la queue et de la chaleur asphyxiante, les deux lettres sautent aux yeux : « IA ». Affichées sur pratiquement tous les stands, dans toutes les allées, sur les trois étages qu’occupe le salon.
Comme Internet hier ou l’électricité auparavant, elle est partout, dans les discours, les démos, dans les promesses commerciales. Chaque start-up se doit de montrer comment elle l’utilise ; chaque grand groupe semble en faire son alpha et oméga. À croire que dans l’écosystème technologique mondial nul salut n’existe désormais en dehors d’elle.
C’était une innovation, c’est désormais le vocabulaire commun à travers lequel chacun se raconte.
Les miroirs augmentés vous décrochent un sourire, les robots humanoïdes sont de plus en plus bluffants (l’an passé ils tenaient debout, désormais ils dansent ou se font des prises de karaté), et les ressorts de la data semblent infinis.
Pourtant, au fil des allées du salon, l’intelligence artificielle n’est pas ce qui nous marque le plus et un sentiment étrange nous envahit. Ce sentiment, difficile de le mettre en mots, on peut le traduire en une question simple et vertigineuse à la fois :
Quelle sera la place de l’humain dorénavant ?
Un salon plus sobre pour un monde plus inquiet ?
Les éditions précédentes de VivaTech donnaient parfois l’impression d’un grand parc d’attractions technologiques. Cette année, le ton est différent, plus sérieux, peut-être plus pragmatique, clairement plus « business ».
Moins de gadgets spectaculaires. Moins d’effets de mise en scène. Davantage de démonstrations centrées sur les usages, les gains de productivité, la résilience ou la souveraineté. Les groupes internationaux tiennent le haut du pavé, entourés d’une myriade de start-ups qui tendent parfois à se confondre.
Le contexte n’y est sans doute pas étranger. Entre tensions géopolitiques, incertitudes économiques, crise énergétique et bouleversements climatiques, le temps n’est plus uniquement aux promesses futuristes.
L’innovation à Vivatech cherche désormais à répondre à des problèmes très réels.
Gagner du temps
Sur de nombreux stands, le discours est rodé : l’IA automatise certes ; elle analyse bien sûr. Elle anticipe aussi et se propose de nous assister, jusqu’à nous aider à décider.
Sur le pavillon de la région Hauts-de-France le fondateur d’Orchesia ne vend pas seulement un outil. Il propose une nouvelle manière d’organiser l’activité. Derrière la promesse d’automatisation ou de coordination intelligente se dessine une ambition plus profonde : permettre à des équipes de produire davantage avec les mêmes ressources. Comme beaucoup d’entrepreneurs présents à VivaTech, Orchesia n’entend pas remplacer l’humain, mais de le rendre plus efficace.
Promesse séduisante qu’on accueille avec enthousiasme. Elle soulève aussi la question de ce qui constitue notre vraie valeur ajoutée. Lorsque les outils rédigent, recherchent ou recommandent, qu’a-t-on encore à apporter ?
On forme aussi à Vivatech…
Nous n’étions manifestement pas les seuls à nous interroger, et nous y avons croisé de nombreux professionnels venus comprendre ce qui les attend. Soyons lucides : la plupart n’étaient pas là pour découvrir l’IA (ils l’utilisent déjà). Ils ne se demandaient pas si elle allait transformer leur métier (elle l’a déjà fait).
Pour beaucoup, l’enjeu est désormais d’apprendre à travailler avec elle sans devenir dépendant d’elle. Les intitulés des conférences ne disaient pas autre chose :
AI for Delivery & IT Augmented Teams ; Talent Hub ; Career Trail ; A Better Candidate Experience ; Cultiver ses liens dans un monde hyperconnecté ; L’IA a changé l’équation de la productivité ; Constituer une main-d’œuvre créative à l’ère de l’IA…
Fait révélateur : derrière les mots « IA », « data » ou « automatisation », ces conférences parlaient surtout de compétences, de relations humaines et « d’employabilité ».
Une jeune femme, ingénieure de formation, venue « en éclaireuse » pour le compte de son entreprise — un groupe industriel de taille moyenne, quelque part entre Lyon et Grenoble — résume la situation avec une franchise inattendue : « On m’a envoyée pour comprendre ce qu’on doit craindre. Sauf que personne ne sait vraiment quoi craindre. » Elle observe les démos d’agents autonomes capables de rédiger des rapports, de trier des dossiers, de répondre à des clients, et elle fait le compte, silencieusement, des tâches qu’elle effectue elle-même chaque semaine et qui ressemblent, trait pour trait, à ce qu’elle voit sur les écrans.
Ses collègues pourront utilement faire appel aux solutions 3D de Wise Twin par exemple. Basée à Dunkerque cette start-up digitalise en peu de temps les environnements industriels en jumeaux numériques immersifs pour la formation. Il faut former les salariés du monde qui vient !
DRH, à l’aide !
C’est d’ailleurs un véritable défi pour les équipes RH. Comment préparer des métiers qui n’existent pas encore ? Comment accompagner la transformation de ceux qui existent déjà ?
Des solutions comme MeetHarry se coltinent une partie du problème. On ne parle plus seulement de logiciel, mais d’un véritable assistant numérique capable de mener des appels de présélection de candidats !
Des entreprises comme ELCA Services et IANClic témoignent de cette recherche permanente d’équilibre entre technologie et humain : Delphine Sentamarai nous explique que les outils IA sont là pour servir, traiter les données, détecter les risques… et assurer que la QVCT soit pilotée efficacement.
11h00, 25° climatisés au 2è étage du hall 1. Nous entamons une discussion avec une responsable RH. Elle nous parle « recrutement » mais surtout « cartographie des compétences exposées à l’IA», « mobilité professionnelle », « adaptation continue ». Elle cherche aussi, sur Vivatech, à mesurer dans quelle mesure ses attentes sont toujours en phase avec l’état de l’art. Elle se doit de devenir une « architecte de la capacité d’adaptation de son entreprise »…
L’avenir du travail relèverait donc toujours de notre capacité à apprendre ?
Etudiants, choisissez votre métier !
Qui de mieux pour en parler que les étudiants ? Chaque année, VivaTech en accueille plusieurs milliers, présents sur les pavillons des universités et écoles, mais aussi stagiaires ou alternants pour nombre d’exposants.
Cette édition leur adressait un message paradoxal.
D’un côté, les démonstrations d’IA laissent penser que de nombreuses tâches intellectuelles pourront être automatisées.
De l’autre, des entreprises comme Dilios Interactive rappellent que la créativité, la narration, la conception d’expériences ou l’imagination restent des ressources extrêmement recherchées. Autre start-up croisée sur le pavillon des Hauts-de-France : 8GameLearn fait le pari qu’apprendre est plus que jamais nécessaire et propose de le faire en s’amusant… Le jeu, immense facteur de motivation !
A partir de là, faut-il continuer d’apprendre à faire ce que désormais des machines savent faire ? Ces apprentissages doivent-ils rester un passage obligé de tout parcours d’étude ?
Ou alors doit-on se concentrer (se contenter ?) sur ce qu’elles ne sauront peut-être jamais faire ?
Ce qu'on ne regarde plus
Le plus intéressant de VivaTech se trouve parfois loin des stands les plus fréquentés.
Car derrière le bruit médiatique de l’IA existe un autre salon. Celui des innovations qui répondent à des défis physiques, industriels ou environnementaux très concrets.
Au premier étage on découvre un autre salon, presque silencieux, presque désert en comparaison. Là se trouvent des exosquelettes destinés aux opérateurs logistiques, comme chez Exocer, ou des robots de maintenance pour les centrales, les capteurs de Teravenir pour l’agriculture de précision (cf. plus bas), des start-ups qui travaillent sur le stockage d’énergie, la cybersécurité industrielle, le spatial, la santé. Ces stands-là ne promettent pas de « révolutionner » quoi que ce soit ; ils annoncent, plus modestement, résoudre un problème précis.
C’est Anemon Sensors qui mesure et analyse la qualité de l’air, et détecte notamment la présence d’ammoniac en faible concentration.
Antony Merlin et Romain Dembinski, les fondateurs d’Ethical Ready, ont développé une IA souveraine de détection des menaces asymétriques qui bluffe les files ininterrompues de « explorer tours ».
Chez Data4 Group, par exemple, un démonstrateur de data center « bio-circulaire » montre comment la chaleur produite par les centres de données peut être utilisée pour cultiver des algues.
Interstellar Lab vous promet la Lune ! Leur ambition est de développer des environnements contrôlés capables de produire durablement alimentation, biomasse ou ressources biologiques dans des conditions extrêmes (jusque dans l’espace 🤯)
Chez Stilae, on propose des emballages biodégradables à base d’algues marines pour les secteurs de l’hospitalité et de la cosmétique grand public. Dans le contexte de la loi AGEC et de l’interdiction des plastiques à usage unique planifiée par l’Europe en 2027, ces alternatives biosourcées sont une réponse très concrète aux emballages plastiques.
Il est midi. La température extérieure avoisine les 38°
Sur le salon, l’ambiance climatisée ménage les esprits. Chacun vaque d’un stand à l’autre et rien ne semble pouvoir rompre l’humeur joyeuse apparente.
Pour autant, certaines entreprises ont acté les changements climatiques et les nécessaires adaptations à mettre en place. Au nord de la France Teravenir présente des sondes connectées assistées par IA pour piloter la fertilisation des sols. L’agriculteur peut y trouver une solution pour l’aider à s’adapter aux conditions climatiques de plus en plus imprévisibles.
Certaines innovations ne cherchent pas à remplacer l’humain. Elles lui permettent de continuer à vivre, travailler et produire dans un environnement qui change.
C’est sans doute là un trait ironique de VivaTech : l’intelligence artificielle, en tant que récit dominant, aspire l’attention au détriment d’innovations parfois plus décisives pour l’avenir immédiat du pays – la souveraineté énergétique, la résilience industrielle et agricole, la santé publique, la cybersécurité des infrastructures critiques…
Quand la technologie augmente l'humain
C’est ainsi : les technologies émergentes n’ont pas toutes vocation à se substituer à l’humain, loin s’en faut. Certaines cherchent au contraire à renforcer ses capacités.
De grandes entreprises multinationales en font la démonstration. Au hasard des allées nous nous retrouvons chez CMA-CGM, dont le spectaculaire Fleet Center illustre cette logique. Les systèmes d’IA analysent conditions météorologiques, courants marins ou risques environnementaux pour assister les équipages dans leurs décisions et optimiser les routes. Les conteneurs deviennent eux-mêmes de véritables outils d’assistance à la gestion des flux !
Ainsi, l’algorithme ne remplace pas le commandant de bord, il élargit son champ de vision.
Même logique chez SNCF avec sa démonstration « Data in Action ». La donnée n’est pas présentée comme une finalité mais comme un outil permettant de mieux exploiter le réseau ferroviaire, d’anticiper les incidents ou d’améliorer le service rendu aux voyageurs. Ici on répond au manque de flexibilité du fret en identifiant à la dernière minute des capacités de circulation résiduelles, mais on commence aussi à réfléchir à la mise en place de navettes « intelligentes ».
L’humain n’est donc pas écarté du processus, il s’appuie sur des outils de plus en plus sophistiqués pour réussir à prendre de meilleures décisions.
C’est clair, l’IA provoque une certaine effervescence. Une forme de prudence semble également se faire jour.
Au fil des échanges avec d’autres visiteurs, nous comprenons que tous ne cherchent pas la prochaine révolution. Ils essaient simplement de comprendre ce qui va réellement changer…
Et nous voilà sur le stand de Asics : des chaussures, des sneakers, … du concret !
La marque de streetwear travaille depuis 2 ans avec la start-up coréenne Rebuilder AI pour concevoir des chaussures mieux adaptées aux pieds, aux foulées. Résultat : des créations qui arrivent sur le marché en quelques semaines, au lieu de plusieurs mois auparavant. Personne sur ce stand ne prétend remplacer les designers, les ingénieurs ou les spécialistes du sport. La machine accélère ; L’humain oriente.
Cette distinction pourrait bien devenir l’une des plus importantes des prochaines années.
Alors, VivaTech 2026… et après ?
17h33, sortie de salon. La chaleur nous cueille encore une fois…
Vue depuis les allées du salon, l’édition 2026 de VivaTech racontait moins l’avènement de l’intelligence artificielle que la recherche d’un nouvel équilibre.
Bien sûr, l’IA était partout.
Mais derrière chaque démo, nous avons surtout observé des individus qui cherchaient à comprendre ce que devient leur place dans un monde qui change rapidement.
Les chercheurs Acemoglu et Brynjolfsson (Paradoxe de la productivité) ont tenté de définir les tâches qui résistent le mieux à l’automatisation. Selon eux ce sont celles qui combinent jugement contextuel, relation humaine authentique et responsabilité. Ces compétences ne se réduisent pas à un modèle reproductible, mais exigent une adaptation constante à des situations inédites, souvent chargées d’enjeux humains.
Un médecin qui annonce un diagnostic difficile, un enseignant qui perçoit qu’un élève décroche pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le programme scolaire, un artisan qui adapte son geste à une matière imprévisible : ce sont des métiers de la nuance, pas de la répétition.
En 2025 HDFID invitait pour son AG Gabrielle Halpern, philosophe dont les travaux sur l’hybridation traversent aujourd’hui une bonne partie des débats sur le management. Elle défend une thèse similaire à celle de Brynjolfsson : l’intelligence artificielle serait moins une menace en soi qu’un révélateur brutal de la manière dont nous avons, depuis des décennies, appauvri le travail en le découpant en tâches de plus en plus étroites, de plus en plus mesurables, de plus en plus automatisables.
Selon cette lecture, ce n’est pas l’IA qui vide le travail de son sens ; c’est une organisation du travail préexistante, taylorienne dans son fond, que l’IA ne fait que rendre visible et caduque. Repenser les métiers autour de la complémentarité entre humains et machines suppose, dans cette perspective, de sortir enfin de cette logique de fragmentation – pas seulement d’ajouter un outil de plus au poste de travail.
Depuis les Hauts-de-France, cette réflexion sur les métiers nous interpelle particulièrement.
Parce que certes l’innovation n’a de sens que si elle améliore durablement la vie des femmes et des hommes. Aussi parce que la Région Hauts-de-France est une terre d’industrie et d’agriculture qui se bat pour le rester. Les grandes transformations en cours sont accompagnées au travers de grands projets (économie circulaire/rev3, data centers, vallée de la batterie…)
Et pour mener à bien ces transformation la question ne sera sans doute plus « Que peut faire l’IA ? », mais « Que voulons-nous continuer à construire avec les machines ? »
VivaTech ne ment pas sur ce qu’il montre : des machines de plus en plus capables, des entreprises qui investissent, un discours qui se répète avec une conviction presque religieuse.
Mais ce que le salon ne dit jamais, c’est que la question posée par l’intelligence artificielle n’est pas d’abord technique. Elle est politique, économique, sociale, et finalement très ancienne : qui décide de la valeur du travail humain, et à qui profite la promesse d’un monde plus efficace ?
Dans cinq ans, les stands auront changé, les mots à la mode aussi. Il restera cette question, intacte, posée par des centaines de visiteurs, un soir de juin caniculaire, porte de Versailles : qu’est-ce que je sais faire qu’une machine ne saura jamais faire aussi bien ?