Nous avons rencontré Ghislain Trullenque enseignant-chercheur dans l’équipe B2R à UniLaSalle, porteur du projet MEET, financé par le programme Horizon 2020. D’une petite idée et d’une vraie volonté d’agir pour la transition énergétique et écologique, il a su avec son équipe mobiliser de nombreux partenaires industriels, créer un consortium en réponse à un appel à projets européen et remporter un financement de plusieurs millions d’euros face à de grands groupes expérimentés. Comment ont-ils réussi ce tour de force ? Quelles sont selon lui les clés de succès ? Quels ont été les challenges à relever ? Il répond aujourd’hui à toutes nos questions.

A ne pas manquer, l’interview filmée de Ghislain Trullenque :

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Quel a été l’élément déclencheur ? Pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse du projet ?

Notre idée n’est partie de rien en fait. Je suis enseignant-chercheur à l’école d’ingénieurs UniLaSalle composée de 3 départements : la santé, l’alimentation-nutrition et la géologie. On s’est demandé : « Pourquoi entre géologues on ne participerait pas un petit peu à l’effort actuel sur la transition énergétique ? Nous en sommes capables ! » La région Hauts-de-France participe fortement à l’éolien mais, si elle s’en donne les moyens, elle peut aussi faire de la géothermie.

Quels sont les enjeux du projet ?

Comme je le disais, la géothermie peut nous permettre de prendre le virage de la transition énergétique, en complément bien sûr des autres types d’énergies durables que sont l’éolien, le photovoltaïque, etc. On ne pourra pas vivre indéfiniment sur les énergies fossiles (gaz, charbon, pétrole). Selon l’Agence Internationale de l’Energie, on estime l’épuisement des réserves françaises de gaz dans 65-70 ans, de charbon dans 180 ans et de pétrole dans 60 ans. On résonne donc sur un temps très court : un siècle, maximum deux. Il faut se préparer à cette transition qui est inévitable.

La géothermie est une énergie qui,  à l’échelle humaine, est quasiment inépuisable. Si l’on compare la terre à une pomme, la croûte terrestre autrement dit là où nous vivons, ce ne serait même pas l’équivalent de la peau de la pomme ; et tout ce qu’il y a en dessous concerne des roches qui ont une température de plusieurs centaines de milliers de degrés. Toute cette énergie, cette chaleur, nous pouvons l’exploiter pour produire du chauffage mais aussi de l’électricité. C’est une énergie propre, il suffit juste de la ramener à la surface. Il n’y a pas de combustion, ni de production de CO2 ou de polluants.

Les projets européens permettent d’établir des consortiums et des projets de recherche à grande échelle. Ils donnent une envergure : on a un réel impact, on fédère les forces vives, les industriels, les chercheurs pour trouver des solutions globales. D’ailleurs, les industriels ont un rôle majeur à jouer là-dedans car ce sont grâce à eux que l’on va pouvoir réaliser des démonstrations (construire des centrales géothermiques, des réseaux de chaleur par exemple). Ils voient alors les appels à projets européens comme des encouragements pour investir dans ces secteurs d’avenir.

Remporter un appel à projets européen donne une visibilité sociétale, suscite un intérêt politique. On sent bien qu’il y a en Europe ce désir de réaliser quelque chose dans le domaine des énergies renouvelables.

C’est également un enjeu pour notre école. Un enjeu avant tout pédagogique, cela nous permet de montrer à nos élèves notre implication dans ce domaine.

En d’autres termes, les projets Horizon 2020 permettent cette forte visibilité mais aussi de rassembler, de fédérer autour d’une même problématique.

Pourquoi avez-vous souhaité en faire un projet européen ? Quelle a été votre motivation ?

 

Tout d’abord, le financement que nous avons reçu nous permet de faire perdurer le projet ; il intéresse désormais de nouveaux investisseurs. Nous avons gagné en crédibilité, les gens veulent travailler avec nous. Ces contributions vont permettre d’aller encore plus loin dans le projet.

Grâce à cet appel à projets, nous avons pu établir un partenariat, une synergie entre des établissements d’enseignement et de recherche comme le nôtre et des industriels. D’ailleurs, 50% des partenaires du projet sont des industriels.

Que vous a apporté cet appel à projets ?

 

Quels sont les challenges que vous avez dû relever ?

Ce qui nous a choqué de prime abord c’est quelque chose de gigantesque, c’est une organisation tellement riche que l’on peut s’y perdre. Sur le portail du Participant, site de la Commission européenne pour le dépôt de projets Horizon 2020 , il y a tellement d’appels à projets. Il faut passer du temps à chercher celui qui nous correspond. Ce qui m’a également choqué c’est le fait que, pour de tels projets (on parle quand même de plus de 10 millions d’euros !), la description soit si succincte, une feuille A4 à peine. Alors, chaque mot compte ; il faut savoir lire entre les lignes.

A l’origine, nous étions une petite équipe composée d’une poignée d’universitaires, constituée il y a tout juste un an et demi, avec quelques partenaires académiques européens. Nous n’avions absolument aucune expérience dans les projets européens, c’était une première pour nous. Et pourtant, nous avons réussi à remporter cet appel face à de grands industriels français qui avaient déployé l’artillerie lourde. Nous avons su nous remettre en question et monter un consortium en un temps record.

 

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui seraient tentés de répondre à un appel à projet européens ?

Il est selon moi très important de ne pas y aller seul. Je remercie la Région car sans le dispositif Fond régional d’aide aux porteurs de projets européens (FRAPPE), le projet n’aurait jamais vu le jour. Nous étions une équipe de chercheurs et le consultant missionné par le FRAPPE a tout de suite tiré la sonnette d’alarme lorsqu’ils nous ont vus arriver. Cela ne peut pas fonctionner comme ça, uniquement avec des partenaires académiques. Nous avons alors appelé des connaissances que nous avions au sein du milieu pétrolier. Et très rapidement, nous avons été surpris de leur intérêt pour la transition énergétique, ils ont très bien compris que nous ne pourrons plus vivre du pétrole avec le peu de réserves qu’il nous reste. Ils doivent donc évoluer très rapidement s’ils ne veulent pas disparaître à court terme. Et là, effet boule de neige, la première compagnie pétrolière a appelé une autre compagnie qui elle-même en a appelé une autre, etc. En l’espace d’un ou deux mois, le consortium était monté. D’où l’importance, vraiment, de l’accompagnement et notamment du dispositif FRAPPE. A partir de ce moment, tout est allé très vite.

Cela peut paraître un peu naïf, mais y croire est très primordial. De toute façon, en vous lançant là-dedans vous en sortirez gagnant même si vous ne remportez pas l’appel. On ne perd pas son temps à monter  un projet européen.

 

Nous souhaitons participer à un nouvel appel à projets Interreg. En effet, nous n’avons pas pu faire tout ce que nous voulions faire dans le projet Horizon 2020 notamment sur l’aspect sociétal, l’acceptabilité par le public, l’information, la prospection des besoins. On compte se lancer dans d’autres appels à projets avec d’autres partenaires pour encore une fois unir les forces, les énergies pour trouver d’autres financements et continuer sur notre lancée.

 

Et la suite ?

Quelques mots sur :

Le projet MEET : MEET pour – Multi-disciplinary and multi-context demonstration of EGS Exploration and Exploitation techniques and potentials. Le projet MEET vise à l’étude et à exploiter de réservoirs géothermiques stimulés dans des contextes géologiques divers avec un souci constant de rentabilité et d’intégration de l’énergie produite dans des réseaux existants. L’énergie géothermique n’existe pas à l’état naturel (hors volcan ou source d’eau chaude) donc si on veut en faire une énergie disponible pour tous il faut créer des réservoirs (technique EGS) dans des roches diverses et variées.

La partie fondamentale du projet est de comprendre, d’étudier et de déterminer comment l’on crée un réservoir et comment celui-ci va évoluer dans le temps en fonction des différentes conditions géologiques.  Connaitre sa longévité pour calculer sa rentabilité.

La technologie actuelle ne permettait pas d’exploiter l’intégralité du potentiel de la géothermie : en deçà de 90°C, les turbines sont dans l’incapacité de produire de l’électricité. Le consortium a engagé une startup qui a été capable de créer des nouvelles générations de turbines qui produisent de l’électricité en dessous de 90°C. L’idée est donc d’augmenter sans modification la capacité de réservoirs existants.

Le second chantier est d’exploiter des champs pétroliers en fin de vie. En effet, ceux-ci produisent un baril de pétrole pour dix d’eau chaude ; cette eau chaude est simplement réinjectée dans le sol. Avec ce même système, pourquoi ne pas utiliser cette eau chaude pour créer de nouveaux réservoirs.

La partie scientifique du projet est l’étude de roches très anciennes, présentes en nombre partout en Europe (la chaine Varisque). Celles-ci n’ont jamais été utilisées pour créer des réservoirs. Il y a tout à découvrir sur ce sujet.

Enfin, l’idée astucieuse du projet est d’utiliser des forages de prospection qui n’ont jamais rien donné (à l’échelle des Hauts-de-France il y en a des dizaines, à l’échelle de la France des milliers et à l’échelle de l’Europe des dizaines de millions). Imaginez le potentiel en production électrique que cela représenterait si ces forages étaient équipés de ces nouvelles turbines.

L’équipe B2R : L’équipe de recherche B2R (« Bassins, Réservoirs, Ressources ») est une unité mixte de recherche composée de 11 enseignants chercheurs dont 8 au sein du département GEOS de l’école UniLaSalle (campus de Beauvais) et 3 sur l’Université de Picardie Jules Vernes à Amiens.

Une grande partie des orientations de l’équipe est liée aux préoccupations et aux demandes sociétales en matière d’énergie et de stockage. Notre enjeu est de comprendre et mieux appréhender à différentes échelles la déformation et la circulation des fluides dans les bassins sédimentaires afin de mieux prédire leur potentiel en termes de réservoir.

L’école UniLaSalle : Issu de la fusion de LaSalle Beauvais et de l’Esitpa, UniLaSalle constitue un pôle d’enseignement supérieur de référence nationale et internationale dans les Sciences de la Terre, du Vivant et de l’Environnement. UniLaSalle propose des formations d’ingénieurs post-bac en 5 ans, des formations en 3 ans ainsi que des masters, mastères spécialisés et masters of Science dans les domaines de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de l’alimentation-santé, de l’environnement et des géosciences. En savoir plus : www.unilasalle.fr

Le dispositif FRAPPE : La Région Hauts-de-France apporte avec l’aide du Fond Régional d’Aide Aux Porteurs de Projets Européens (FRAPPE), un soutien au montage de projets européensen prenant en charge un accompagnement par des experts en stratégie européenne. Le FRAPPE peut intervenir notamment sur la définition du projet, la méthodologie et l’aide à l’écriture, ainsi que la relecture. En savoir plus : www.hautsdefrance.fr/osez-projets-europeens-region-hauts-de-france

 

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