Le poivron invisible
Sur l’écran, des gobelets rouges. Une pièce. Un mouvement rapide. Classique. Le bonneteau version pédagogique. Puis, au milieu de la démonstration, surgit un élément incongru : un poivron.
Silence dans la salle. Une partie du public ne l’a pas vu. Et c’est précisément là que Jean-Philippe Lachaux commence vraiment à parler. Pas de reproche. Pas de surprise feinte. Juste un constat froid, presque clinique : ne pas voir le poivron est une réussite.
Parce que vous étiez concentré.
L’attention n’est pas une loupe, c’est un filtre
Dans l’imaginaire collectif, être attentif, c’est “voir plus”. En réalité, c’est l’inverse. C’est voir moins, mais mieux.
Lachaux démonte patiemment cette illusion : notre cerveau est submergé en permanence. Trop de stimuli, trop de signaux, trop de possibilités. Alors il trie. Il coupe. Il simplifie.
L’attention est un processus de nettoyage.
Dans une époque saturée de notifications, de dashboards, de pitch decks et de deadlines cette idée résonne brutalement avec le quotidien des porteurs de projets présents ce jour-là. Startups, innovateurs, dirigeants en devenir. Tous confrontés à une même équation : trop d’informations, pas assez de clarté.
Ce que vous cherchez détermine ce que vous voyez
Le point bascule arrive presque discrètement. Lachaux ne parle plus du poivron. Il parle de nous. De ce biais fondamental : Nous ne percevons pas la réalité, nous percevons ce que nous cherchons.
Dans un musée, dit-il, il y a des milliers de façons de vivre une même exposition. Dans une réunion, autant d’interprétations que d’intentions. Dans une journée, autant de mondes que de focalisations.
Le réel n’est pas fixe. Il est orienté.
Et dans une salle remplie d’entrepreneurs, cette idée agit comme un révélateur silencieux : Et si nos décisions stratégiques dépendaient moins des données que de la manière dont nous orientons notre attention sur ces données ?
L’économie de l’attention n’est pas un concept, c’est un champ de bataille
À ce stade, le discours quitte le terrain de la démonstration pour celui de l’enjeu. Car l’attention n’est pas neutre. Elle est captée, orientée, monétisée.
Interfaces, notifications, design persuasif : tout est conçu pour décider à votre place de ce qui mérite votre attention.
Dans ce contexte, la question devient presque politique : Qui pilote votre attention ? Vous ? Ou votre environnement ?
Devenir expert, c’est apprendre à voir autrement
Puis vient une idée plus subtile, presque contre-intuitive.
L’expertise n’est pas une accumulation de connaissances.
C’est une transformation du regard.
Un footballeur ne voit pas des joueurs, il voit des configurations.
Un négociateur ne voit pas des mots, il lit des micro-signaux.
Un musicien ne joue pas des notes, il manipule des formes, des textures, des volumes sonores.
Lachaux parle de “cibles expertes”.
Des objets mentaux invisibles pour le novice.
Devenir bon, c’est apprendre à porter son attention au bon niveau.
Et soudain, dans cette salle remplie de fondateurs, une autre question émerge :
Sur quoi portons-nous réellement notre attention quand nous pilotons nos projets ?
Les bons indicateurs ?
Ou des illusions bien présentées ?
Concentration : une mécanique en 3 temps (méthode PIM)
Contrairement aux idées reçues, la concentration n’est pas un état stable que l’on “a” ou que l’on “n’a pas”. C’est un processus dynamique, que la méthode PIM permet de clarifier en trois composantes étroitement liées :
- P – Percevoir : sélectionner l’information pertinente dans l’environnement (ce à quoi j’accorde mon attention, ce que je choisis de voir ou d’entendre).
- I – Intention : orienter consciemment mon objectif (ce que je cherche à faire, le but que je me fixe à cet instant).
- M – Mise en action mentale (et corporelle) : (ce que je fais concrètement) transformer cette intention en opération concrète, en mobilisant mes ressources cognitives et/ou motrices pour traiter l’information.
Simple en apparence. Presque évident.
Et pourtant, d’une grande finesse. Car la concentration ne “tombe” pas en panne globalement : elle se fragilise dès que l’un de ces trois étages devient instable. Une perception dispersée, une intention floue, ou une action mentale mal engagée suffisent à désorganiser l’ensemble.
C’est précisément ce que met en lumière la logique du PIM : une architecture minimale, mais redoutablement efficace pour comprendre et structurer l’attention.
Le piège des intentions multiples
Le cerveau ne sait pas gérer deux intentions simultanément.
Il hésite. Il ralentit. Il fatigue.
Dans l’univers startup multitâche permanent, priorités mouvantes c’est une bombe à retardement.
Une intention floue disperse l’attention.
Une phrase qui pourrait à elle seule résumer bien des comités stratégiques.
Transformer la pression plutôt que la subir
L’un des moments les plus marquants n’est pas technique. Il est presque physique.
Une nageuse transforme son stress en chaleur localisée.
Un apnéiste ne ressent pas la pression comme un écrasement, mais comme un vide.
Même situation. Perception différente. Et donc expérience différente.
L’attention devient ici un outil de transformation interne. Pas pour changer le monde. Mais pour changer la manière dont on le vit.
Après la théorie, le terrain
Une fois le cadre posé, le dialogue s’ancre dans le réel.
La table ronde est animée par Mathieu Dauchy. Autour de lui :
- Ruben Garcia (Koltrain)
- Virgile Guiost (Solfy)
- Anne-Gaëlle Le Flohic (Musée du LAM)
- Jean-Philippe Lachaux
Très vite, la discussion quitte les modèles théoriques pour entrer dans un enjeu central : comment capter et maintenir l’attention dans des environnements saturés, où la concurrence cognitive est permanente.
Le point commun de leurs réalités qu’il s’agisse d’innovation, de culture ou de solutions numériques tient à une tension permanente :
être visibles sans dénaturer le sens de ce que l’on propose.
Trois questions structurent l’échange :
- Comment exister dans un écosystème où l’attention est devenue une ressource rare et disputée ?
- Comment concevoir des dispositifs capables de mobiliser sans sursolliciter ?
- Et surtout : comment construire une attention qui reste désirable, mais aussi responsable ?
Derrière les outils et les stratégies, une ligne de fracture apparaît : celle entre la performance de captation et la qualité de la relation créée.
Dans ces métiers culturels, technologiques, éducatifs la question n’est plus seulement “comment attirer ?”, mais “à quel prix cognitif et éthique ?”.
L’échange met ainsi en lumière un déplacement important : on ne parle plus uniquement d’efficacité, mais de responsabilité de l’attention produite.
Et c’est là que la discussion devient particulièrement juste :
quand la neuroscience ne sert plus à optimiser l’impact à tout prix, mais à interroger les conditions d’une attention plus soutenable, plus consciente, plus respectueuse.
Kandinsky en sortie de scène
Puis les participants quittent la salle. Direction l’exposition Kandinsky face aux images.
Et là, quelque chose change.
On ne regarde plus vraiment comme avant. On cherche des formes. On teste des focalisations.
On observe notre propre attention en train d’agir.
Comme si la conférence avait laissé une trace invisible dans la manière de voir et d’agir.
Ce qu'il reste
Pas de méthode en cinq Bullet Points. Pas de hack productivité.
Quelque chose de plus exigeant : une responsabilité.
Celle de choisir où l’on regarde. Et d’accepter que ce choix souvent inconscient, toujours orienté construit en retour la réalité que l’on perçoit, les décisions que l’on prend, les projets que l’on mène.
Dans un écosystème comme celui des Hauts-de-France, où les startups se construisent dans l’accélération permanente, où il faut sans cesse recalibrer, pivoter, décider sans délai la vraie compétence n’est peut-être pas d’aller plus vite que les autres.
C’est de voir juste, quand tout le monde regarde ailleurs.